|
Un
Plan ORSEC pour la Justice des Mineurs
On
peut considérer qu' il y a consensus dans cet hémicycle pour admettre
que l'ordonnance de 1945 fut une très grande avancée de l'après-guerre
pour le traitement de la délinquance des mineurs et surtout pour
la protection des mineurs.
La
priorité donnée à l'éducatif, après que l'usage trop exclusif
du répressif eut non seulement montré ses limites mais surtout donné
lieu à des violences peu acceptables, permettait à notre pays de
sortir enfin d'une période assez détestable pour sa jeunesse. Mais
cette grande avancée, comme celle des congés payés en 1936 ou de
la retraite, nécessite à un moment donné d'être revue à l'aune de
l'évolution de notre société.
Qui
accepterait aujourd'hui comme normale une seule semaine de congés
payés ? Nous en sommes à cinq., sans compter les 35 heures. Il y
a bien eu évolution et adaptation progressive de ces lois. Mais
il y a eu peu de modifications de l'ordonnance de 1945, en dehors
de quelques timides avancées dans la dernière décennie et un peu
avant.
Pourtant,
ce ne sont pas les critiques qui ont manqué et les chiffres de
la délinquance nous poussent à nous interroger sur l'efficacité
de cette ordonnance au point que l'on peut se demander s'il
s'agit bien d'un outil à perfectionner ou d'un monument historique
à préserver coûte que coûte.
Dès 1991, le Conseil National des Villes me demandait de rédiger
un rapport
sur la délinquance des mineurs et les violences collectives.
Elaboré avec des spécialistes et des acteurs de terrain, il émettait
déjà un certain nombre de propositions, dont
- la
réforme de l'ordonnance de 1945,
- la
responsabilisation des parents,
- l'adaptation
de l'école,
- l'intervention
des douanes et des brigades fiscales dans la lutte contre la délinquance
juvénile,
- le
renforcement des moyens pour la justice des mineurs,
- la
création de nouveaux internats pour les jeunes
- et
l'adaptation du système carcéral aux mineurs.
Ce
rapport laissait entendre clairement que, sans
une réforme profonde et rapide de nos textes et une augmentation
des moyens y afférents, nous assisterions à une aggravation de la
situation en France. Il fut jugé à l'époque trop
pessimiste et trop alarmiste, comme d'autres qui l'ont suivi.
Aujourd'hui
- hélas! - la réalité a dépassé la prévision.
Sans
citer une nouvelle fois les chiffres qui figurent dans le
rapport de présentation de Henri Cuq ni même ceux qui figuraient
dans mon propre rapport
sur la même réforme, soumis à notre assemblée en 1999, et que vous
avez refusé, on peut résumer la situation en quelques mots : massification,
banalisation, rajeunissement de la délinquance avec augmentation
de sa violence, de la récidive et extension des noyaux durs.
Face
à cela, que vous est-il proposé ?
- De
renforcer un peu les sanctions applicables aux mineurs en abaissant
notamment l'âge de la responsabilité pénale de treize à dix ans,
- en
sanctionnant plus clairement la récidive et le non-respect du
contrôle judiciaire,
- en
ouvrant le travail d'intérêt général à l'âge de quatorze ans au
lieu de seize ans,
- en
autorisant le maire à interdire
la circulation la nuit aux mineurs de moins de treize ans non
accompagnés.
Ce
dernier sujet semble soulever un problème. Que de polémiques à son
su jet ! On s'attaque paraît-il, à la liberté individuelle ? Est-il
normal, par exemple, que, un quartier où ni les médecins ni les
pompiers ne peuvent entrer sans la police, des gamins de moins de
treize ans traînent seuls ou en bandes à deux heures du matin ?
La liberté de circuler fait-elle le poids par rapport à la situation
de danger de l'enfant ?
Comment
être surpris ensuite des comportements violents de ces jeunes qui
n'auront eu comme repères éducatifs que ceux que leur ont donnés
les plus grands qui tiennent, à ces heures-là, le haut du pavé et
pas pour y faire du soutien scolaire ? Peut-on imaginer dans quel
état de fatigue ces gamins iront à l'école le lendemain ? Peut-on
ensuite être surpris de l'échec scolaire ?
Tout
cela nécessite pour le moins un débat et des propositions. C'est
l'objet de ce texte, qui a le mérite de poser le problème et de
proposer une réponse. En plus de ces mesures concernant les mineurs,
il contient un renforcement des sanctions applicables aux majeurs
qui incitent les mineurs à commettre une infraction et crée de nouvelles
incriminations. Cela parait indispensable notamment au vu de l'utilisation
faite par des adultes de jeunes pour commettre des infractions pour
lesquelles ils sont moins soumis aux conséquences de la loi.
Quant au dernier volet, sur lequel je ne m'attarderai pas, il réorganise
les procédures de garde à vue et de détention provisoire pour les
simplifier et les rendre plus efficaces.
Il
s'agit donc là d'un texte équilibré mais négociable, qui souhaite
simplement adapter aux réalités d'aujourd'hui, une ordonnance qui,
pour l'essentiel, date de cinquante-six ans. La priorité à l'éducatif
en reste la pierre angulaire mais il réhabilite enfin, mais sans
excès, la sanction. Tout le problème auquel nous sommes confrontés
aujourd'hui se situe dans ce juste équilibre. Vous l'avez d'ailleurs
bien abordé en commission, mes chers collègues. Mme Lazerges a souligné
que le suivi des peines prononcées par les juges des enfants était
encore très insuffisant. M. Goasguen a constaté qu'alors que l'ordonnance
de 1945 comprenait un volet répressif à côté des volets préventif
et éducatif, la pratique des magistrats avait consisté à privilégier
les aspects éducatifs et préventifs au détriment du volet répressif.
Mme Lazerges s'est également interrogée sur la valeur pédagogique
pour le jeune délinquant d'une peine mise en application six mois
ou un an après les faits et la décision du juge.Vous
soulevez donc bien le problème de la sanction et de son suivi.
Cette
ordonnance, parfaite dans l'esprit du législateur, souffre de
deux maux.
- Le
premier est l'interprétation qu'en font certains magistrats.
- Le
second est le manque de moyens pour mettre en oeuvre et assurer
le suivi de la sanction.
Le
seul moyen dans ces conditions de régler ces deux problèmes,
c'est d'abord que le législateur précise suffisamment l'ordonnance
de 1945, afin que l'interprétation du juge ne la prive pas d'une
partie essentielle de son intérêt.
La
réponse, ensuite, vous appartient davantage, madame la ministre:
il convient de lancer l'équivalent d'un
plan Orsec pour la justice des mineurs lui donnant enfin les moyens
de traiter un problème grandissant dans la société française.
Mais vous ne manquerez pas d'arguments, je le sais, pour tenter
de démontrer que l'ordonnance de 1945 n'a qu'une faible responsabilité
dans l'échec des politiques préventives et répressives de la France
d'aujourd'hui et qu'il faut considérer que, là encore, il s'agit
d'une coproduction. Le mot " coproduction
" est à la mode en ce moment pour la sécurité et la délinquance.
Il tombe à point, me semble-t-il, non pas pour faire réellement
participer l'ensemble des acteurs concernés à la réponse, mais plutôt
pour dédouaner l'Etat et le Gouvernement de leurs responsabilités
dans les domaines de leur pleine compétence que sont l'éducatif,
la police et la justice.
Le
groupe Démocratie libérale n'acceptera pas cet argument, comme bien
d'autres, sur un sujet aussi délicat qui nécessite un débat et des
actes. Le débat n'aura probablement pas lieu car vous allez refuser
la discussion par article, comme vous l'avez refusée lorsque j'ai
présenté une proposition de réforme similaire en 1999.
Pourtant,
M. le Premier ministre Lionel Jospin déclarait, le 17 avril dernier
: "Il faut voter une loi, mais il faut pouvoir la faire voter",
tout en précisant : "Il n'y a pas de consensus pour
cela, non seulement da ns la majorité mais hors même de la majorité."
Aujourd'hui, vous avez un consensus manifestement pour ce débat
dans l'opposition. Vous auriez pu au moins tenter de le lancer.
Peut-être vous divise-t-il. Mais qu'est-ce
qui est pour vous le plus important : risquer la division dans votre
majorité ou réduire la souffrance de ces jeunes en dérive, des victimes
de la délinquance, des acteurs qui désespèrent du politique ?
Mais
je comprends bien qu'un certain milieu politique qui a voulu et
fait voter la loi sur la présomption d'innocence pour se protéger
avant tout, évite de proposer pour ces jeunes la réhabilitation
de la sanction. Il y a là au moins une logique et une explication.
Les
Français apprécieront et seront nos juges dans quelques mois sur
tous ces sujets.
Explications
de vote
J'ai
bien entendu les explications de madame la Ministre. Il est dommage,
au regard des problèmes qui ont été soulevés et auxquels aucune
réponse n'a été apportée, que nous ne puissions pas débattre d'un
sujet aussi important.
On
parle de création de lignes budgétaires, de l'octroi de moyens supplémentaires,
mais combien de postes ont-ils réellement été pourvus ? Quant aux
allocations familiales, selon la loi de 1954, elles sont liées à
l'obligation scolaire et au devoir des parents de permettre à l'enfant
de s'épanouir. Mais laisser traîner des gamins de moins de treize
ans dans la rue participe-t-il de l'épanouissement de l'enfant ?
Ne
serait-il pas souhaitable, lorsque des parents se désintéressent
à ce point de leur , de donner au juge les moyens de passer un contrat
éducatif avec eux ? Cette responsabilisation est importante et il
aurait mieux valu donner ces moyens au juge plutôt que de le laisser
se débrouiller avec le seul code pénal, qui prévoit une peine de
deux ans de prison et 100 000 francs d'amende, ce qui ne me paraît
pas du tout la solution adaptée. Il est dommage que vous refusiez
le débat.
Les
Français en jugeront. L'actualité imposait pour le moins que l'Assemblée
se saisisse de ce problème qui relève de sa responsabilité.
Je
crains que la réaction des acteurs de terrain, des victimes
de la délinquance et des jeunes euxmêmes qui vivent cette
situation ne soit extrêmement négative à l'égard des
politiques qui, aujourd'hui, refusent d'assumer leur responsabilité
sur un suje aussi délicat.
|