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Réagir face à la délinquance des jeunes

De la "galère" à … l'Espoir

Pierre CARDO

avec Jean Marie PETITCLERC et Françoise NUNG

Novembre 1998

 

La violence n’a plus d’âge

La formidable explosion de la délinquance juvénile, à laquelle nous assistons aujourd’hui, interpelle gravement notre société. Face à ce phénomène, les politiques mises en place ces dernières années se sont révélées inefficaces pour enrayer cette spirale. Pire, nous assistons, surtout dans les quartiers sensibles, à une massification, à une banalisation et à un rajeunissement de la délinquance.

Les actes de violence, verbale ou physique, par des auteurs de plus en plus jeunes, se sont multipliés. Le sentiment d’insécurité et de malaise se font de plus en plus ressentir. L’explosion, que tout le monde redoute, est proche si notre société n’apporte pas, à nos quartiers, les réponses adéquates qu’ils attendent.

La violence s’est emparée des plus jeunes et cette délinquance juvénile laisse apparaître deux phénomènes inquiétants pour notre société :

  • Un manque de civisme certain chez bon nombre d’enfants et d’adolescents qui n’ont plus conscience des limites à ne pas franchir ;

  • Une décrédibilisation des adultes dans leur fonction de régulation de cette violence. L’adulte, non seulement n’a plus le courage d’intervenir pour mettre fin à cette violence, mais, quant il le fait, les jeunes le méprisent et ne l’écoutent plus.

La lente dégradation du parcours de socialisation des enfants et des adolescents ne constitue pas un phénomène d’actualité que quelques mesures répressives spectaculaires suffiraient à enrayer. Les effets d’annonces provoquent toujours les mêmes effets: déception chez les uns, désespoir chez les autres.

La violence juvénile s’est ancrée peu à peu dans notre société et s’explique par plusieurs facteurs que nous vous proposons d’analyser. L’analyse ne sert à rien, si elle n’est pas accompagnée de propositions concrètes pour agir. Modestement, nous souhaitons apporter notre contribution.

 

1. De la " galère "….

La faillite d’un système

 

La déstabilisation des familles ou l’exclusion partagée

De nombreux parents sont aujourd’hui non seulement débordés par les problèmes posés par l’éducation des enfants, mais ils perdent peu à peu de crédibilité auprès de leurs progénitures. Les enfants ont besoin d’admirer ceux dont ils respectent l’autorité. Or, l’autorité parentale est complètement dévalorisée en raison de l’ampleur de l’exclusion dont ils sont victimes. Comment des parents au chômage peuvent inciter leurs enfants à trouver un emploi ? Au lieu de les accuser ou de les ignorer, ne faudrait-il pas mieux les aider dans l’exercice de leurs responsabilités parentales ?

 

Le modèle scolaire unique : un échec assuré

A vouloir imposé un mode unique de scolarisation, on a développé les inégalités. La sanction de cette école façonnée aux normes de la société est brutale : exclusion de ceux qui ne s’adaptent pas. Or, pour s’adapter, il faut que toutes les conditions familiales et sociales préexistent. Malheureusement, comme nous l’avons vu précédemment, la déstabilisation des familles ne permet pas à de nombreux adolescents de rentrer dans le " moule " de l’école.

 

Le conflit entre les générations : un dialogue sans échange

Le dialogue adultes / jeunes fonctionne de plus en plus difficilement, quand il n’est pas complètement rompu. Chacun accusant l’autre. Ne parlons même pas du fossé qui sépare les institutions et les jeunes, il semble aujourd’hui infranchissable.

La faillite des force de l’ordre : la non intégration des limites

La police est bien désarmée lorsqu’elle doit faire face sur le terrain au combat contre les incivilités et la petite délinquance, si importante par sa fréquence. Cette dernière, qui génère le plus d’insécurité, est celle qui présente le taux d’élucidation le moins élevé. Plus grave encore, les institutions judiciaires et policières n’arrivent plus à poser limites et repères auprès des enfants et adolescents qui grandissent dans la rue.

 

Un territoire à défendre : "touche pas à ma cité"

Sans repères et sans espoir, se sentant exclus et totalement désœuvrés, ces jeunes (qui ne sont pas représentatifs de l’ensemble des jeunes de la cité, mais constituent cette minorité active sur laquelle se polarisent trop souvent les média) se raccrochent à leur territoire, celui de la cité ou du quartier. C’est la seule chose qui paraît leur appartenir, et ils se mobilisent contre tous les intrus : telle est une des raisons importantes des attaques dont les bus sont trop souvent l’objet.

 

Repenser nos méthodes de réflexion

 

Redéfinir la politique de prévention : éviter et non soigner

Une véritable politique éducative doit permettre à l’enfant de réinvestir sa famille, son école, son quartier, afin que sa place soit reconnue; ce qui lui évitera ainsi toute tentation vers la dérive délinquante.La politique de prévention, pour être efficace, doit s’accompagnée d’une politique de détection précoce.

La prévention n’est pas la réponse à la délinquance. Pendant trop d’années, nous avons pensé le contraire. Prévenir consiste à éviter et non à soigner. Face à la délinquance qui reste, il faut réagir.

 

Réhabiliter la sanction : combattre la pensée unique de la non répression

La sanction fait partie de l’éducation. Ne pas sanctionner, c’est déresponsabiliser le jeune qui a commit une faute. En France, on a eu tendance à penser la sanction uniquement sur le mode répressif et penser l’assistance éducative en dehors de toute éventualité de sanction.

Pour le jeune préadolescent, la pertinence de la première sanction relative au premier délit commis est fondamentale.

Tous les parents savent bien que, s’ils ne sont pas crédibles dans les premières sanctions données à l’enfant - suite à une transgression des règles de la vie familiale - ils auront bien du mal à exercer leur autorité lorsque celui-ci deviendra adolescent.

Qu’observe t-on dans les pratiques judiciaires actuelles ? Généralement le premier délit est considéré comme peu grave, le jeune étant seulement invité à ne pas recommencer.

Au lieu d’appliquer une sanction dont sa pertinence devrait être un gage de non récidive, on choisit le plus souvent de ne rien faire….pour s’étonner par la suite du phénomène de récidive chez les jeunes.

Une justice qui n’est pas crédible à l’égard des primo - délinquants, perd toute crédibilité à l’égard des multirécidivistes.

Nous ne souhaitons pas le retour de méthodes répressives à l’égard des jeunes primo -délinquants. Nous pensons que l’instauration de sanctions signifiantes dans le domaine de la réparation - lorsqu’il s’agit d’attaque aux biens - où l’éventualité d’un éloignement temporaire - lorsqu’il s’agit de menaces sur la personne - se révèleraient être le meilleur outil pour lutter contre la récidive des jeunes.

 

La délinquance juvénile oubliée : une ordonnance d’un autre temps

 

Apporter un réponse au premier délit, c’est également poser la question, dans notre pays, de la prise en compte de la délinquance enfantine. L’ordonnance de 1945 place la responsabilité pénale de l’enfant à 13 ans. Celle-ci était efficace au moment où l’âge d’apparition des comportements délictueux coïncidait avec celui de la puberté. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Aussi faut-il cesser de laisser les enfants de moins de 13 ans s’engager dans la délinquance en fermant les yeux sur leurs délits.

Faut-il les sanctionner ou bien pénaliser les parents ? Le débat est ouvert, mais la société ne peut plus se permettre de ne pas réagir et de ne pas marquer les limites indispensables.

 

Responsabiliser les parents : de l’éducation à la sanction

 

Une véritable réflexion sur l’exercice de l’autorité parentale doit voir le jour dans notre pays. Aider les parents, c’est les responsabiliser. Si la société accorde aux parents une aide financière pour l’éducation des enfants (allocations familiales), les familles doivent en contrepartie être conscientes de leurs devoirs d’éducation.

Ne pourrait-on pas envisager, en cas d’irresponsabilité flagrante, une menace de suspension provisoire et transitoire des allocations familiales et accompagner ce dispositif par la mise en place d’"écoles de parents ", dans lesquelles ces derniers pourraient être aidés dans la construction de réponses éducatives adaptées ?

 

 

Une réflexion novatrice

 

Cessons l’hypocrisie de la politique de la "patate chaude" où chaque adolescent en grandes difficultés est renvoyé d’une institution à l’autre, avant, le plus souvent de terminer son parcours en.... prison. Il nous faut ensemble apprendre à retravailler de manière cohérente, en développant un regard positif sur le jeune, par la mise en place d’une pédagogie, non de l’échec, mais d’espoir.

Il nous paraît, aujourd’hui, indispensable d’instaurer un véritable partenariat entre les familles, les enseignants, les éducateurs, les policiers et les magistrats. C’est autour de ce partenariat que nous vous proposons d’aborder notre seconde partie.

 

2…. A l’Espoir

Des propositions concrètes d’Espoir

Comprendre ne signifie pas excuser. Mais cette démarche doit nous permettre de construire des réponses adaptées. Trop longtemps notre société s’est réfugiée dans le laisser-aller ou dans les effets d’annonces. Il ne nous semble pas que la meilleure manière d’aider les enfants à grandir consiste à assister, impuissants, à tous leurs débordements. Aussi est-il urgent de réagir.

 

Notre réflexion repose sur trois grands principes :

  • Travailler de manière cohérente en développant un regard positif sur le jeune par la mise en place d’une pédagogie non de l’échec, mais de confiance dans la réussite.

  • Instaurer un partenariat et un dialogue efficace entre les familles, les enseignants, les éducateurs, les policiers et les magistrats.

Dans toutes les périodes de tension, la nécessité de maintenir le dialogue s’impose. Il est indispensable de pouvoir s’appuyer sur un réseau, et bien souvent l’action de médiateurs de rue s’avère indispensable. L’expérience mise en place à Chanteloup-les-Vignes, (les "Messagers") qui associe les "Grands Frères" à cette démarche, peut nous donner des pistes de réflexion intéressantes et pertinentes.

Certaines voix s’élèvent pour réclamer la réouverture de centres fermés d’éducation. A la lumière des expériences passées, ils ne peuvent constituer une bonne piste de réponse. La gestion de la violence des mineurs à l’intérieur d’un centre fermé pose des obstacles insurmontables : violence des plus grands à l’égard des plus jeunes, violence des adolescents à l’égard du personnel,…. Cette proposition est inopérante face au phénomène de massification de la délinquance juvénile auquel nous assistons aujourd’hui.

La question de la prise en charge éducative de ces enfants en grandes difficultés ne peut être esquivée. Bon nombre ne fréquentent pas les institutions spécialisées, soit qu’ils ne répondent pas aux critères d’admission, soit qu’ils s’en échappent avant d’y être exclus.

Le projet "Maison de l’Espoir", qui ne peut se réduire à la création de nouveaux établissements, peut, à nos yeux, constituer une réponse innovante.


Les "Maisons de l’Espoir" : un projet humain 

 

Le projet " Maison de l’Espoir " est articulé autour de trois pôles :

 

1. Accueil des jeunes en difficultés à proximité de leur lieu d’habitation

Il s’agit d’implanter à proximité des quartiers sensibles des pôles d’accueil pour jeunes en difficultés (P.A.J.D.)

Objectifs de ces pôles :

  • Apporter des réponses éducatives aux questions des jeunes en impliquant les parents et les partenaires institutionnels .

  • Être un lieu d’écoute et un lieu de médiation

  • Être un observatoire au sein de la cité

 

Missions des P.A.J.D.

En journée : destinés aux jeunes exclus du système scolaire pour de courtes durées, il s’agit ici de mettre en œuvre des projets de réconciliation avec la vie scolaire et de remise à niveau

La nuit : accueil d’urgence pour des jeunes en situation d’errance

Fonctionnement :

Pôle animé par des travailleurs sociaux (éducateurs, psychologues, assistants de services sociaux) et des habitants de la cité recrutés dans le cadre de nouveaux métiers.

Ce projet sera d’autant plus efficace que seront associés les familles : la responsabilisation des familles conditionne la réussite des projets éducatifs .

 

2. Création de nouvelles structures d’Internat (Les Maisons de l'Espoir)

Nous proposons également la création de structures d’internat (appelées " Maison de l’Espoir ") situées à distance des quartiers. l’éloignement devra s’effectuer vers des foyers situés à une distance suffisante pour éviter le retour du jeune dans le quartier le soir même, mais assez proche pour permettre le maintien des relations avec l’environnement social et familial. L’éloignement devant se faire au cas par cas.

 

Objectif :

Accueillir de manière transitoire (séjours de 3 jours à 9 mois) des jeunes (limité à 30) pour lesquels la mise à distance du quartier serait jugée indispensable.

Missions :

Pour les 10/15 ans : développer un projet de remise à niveau scolaire

Pour les 16/18 ans : développer des projets de formation professionnelle

Fonctionnement :

Relations de partenariat entre les P.A.J.D. et les Maisons de l’Espoir. Afin de faciliter cette mise à distance et d’éviter une rupture brutale, l’accompagnement du jeune devra s’effectuer en compagnie des éducateurs qui ont travaillé avec lui dans les P.A.J.D. De même, les équipes encadrant les Maisons de l’Espoir se rendront fréquemment dans les P.A.J.D.

La mobilité des équipes est une des clés de réussite de ce projet.

 

3. Un accueil possible dans un ensemble de foyers du secteur public et associatif habilité, fonctionnant en réseau

Associer les Maisons de l’Espoir à un réseau d’établissements existants pour une réinsertion en douceur, accompagné d’un vrai projet de vie. Seul un tel fonctionnement "en réseau" avec les quartiers et les institutions existantes permettra d’ouvrir de nouveaux chemins d’insertion.

 

Le fonctionnement en réseau avec les institutions existantes ne signifie pas seulement la création de passerelles avec les établissements spécialisés. En effet, bon nombre de jeunes accueillis dans les Maisons de l’Espoir seront appelés à retourner dans leurs quartiers d’origine. La collaboration permanente menée par les pôles d’accueil de proximité avec les différentes institutions du quartier favorisera ce retour.

 

Ce projet, dont Pierre Cardo, Député-Maire de Chanteloup-Les-Vignes, est l’instigateur, a été validé par la Commission Parlementaire présidée par Françoise de Veyrinas sur le thème de la délinquance juvénile.

 

L’urgence du problème posé par l’amplification des phénomènes de délinquance, particulièrement dans les quartiers en difficultés et l’inadéquation des réponses actuelles nécessitent la mise en œuvre d’expérimentations innovantes. Malheureusement la société française, bloquée par ses corporatismes, s’agrippant sur des acquis, acceptent mal les bouleversements et les projets novateurs.

 

La mise en place de ce nouveau dispositif n’a pas la prétention de pouvoir tout solutionner. Il veut seulement montrer que des chemins d’expérimentation restent ouverts.